Les délocalisations : un bienfait

qui risque de nous échapper


Olivier Pastré

Professeur à l’Université

de Paris VIII




Jamais peut être débat économique a donné lieu à autant d’hypocrisie et de mensonges. Comme si personne ne voulait regarder la réalité en face.


Mensonge quand les délocalisations sont désignées comme des principales causes de suppressions d’emploi ; toutes les études convergent : de 2 à 6 % de ce fléau tout au plus sont imputables aux délocalisations, pour les Etats-Unis comme pour l’Europe. Hypocrisie quand les Français, en tant que salariés, condamnent ce phénomène et que les mêmes Français, en tant que consommateurs, plébiscitent les produits importés. Mensonge quand les délocalisations sont présentées comme le mal absolu alors même que celles ci permettent d’abaisser les prix et, plus important, contribuent à réduire la criminelle fracture entre le Nord et le Sud. Ou quand elles sont présentées comme la solution miracle, car les «gaps » de productivité cela existe et cela limite donc les économies salariales. Hypocrisie quand on fait de la recherche obsessionnelle des bas salaires le seul moteur de la délocalisation : n’oublions pas, en effet, en France, que l’Inde « produit » 290 000 ingénieurs par an et nous concurrence donc, à des salaires de plus en plus élevés, au cœur même de notre supposé « avantage comparatif ». Mensonge aussi quand on fait de la fiscalité la principale arme anti-délocalisation ; toutes les études sérieuses le prouvent : décider de s’implanter à l’étranger est une décision trop sérieuse pour avoir pour ressort essentiel un avantage-coût marginal et éminemment volatil. Hypocrisie enfin quand la France applaudit les délocalisations que les autres opèrent chez nous et blâme le flux (pourtant moins important) en sens inverse.


On pourrait continuer ainsi, à l’infini ou presque, à faire la liste des contrevérités que véhicule le débat sur les délocalisations. Cela ne servirait à rien. Mieux vaut, non pas se voiler, mais se dévoiler la face. Et reconnaître que, globalement et à long terme, les délocalisations sont un bienfait. Comme le plan Marshall l’a été en son temps, qui fut à l’origine des Trente Glorieuses européennes et, tout autant, de l’émergence de l’imperium industriel américain. Les délocalisations peuvent nous permettre de devenir meilleur tout en rendant plus riches les clients de nos produits, que sont les pays d’accueil de nos délocalisations. Ceci n’exclue en rien, bien sûr, le prix à payer pour atteindre cet objectif. Certains métiers sont ainsi appelés à disparaître en Europe. Et certains pays, dont la France, peuvent se trouver davantage menacés que d’autres par un mouvement, qui est pourtant consubstantiel d’une mondialisation que presque tout le monde bénit de ses vœux depuis plus de vingt ans.


Ceci démontre une chose et une seule, et ce n’est pas une surprise : que les conséquences du mouvement général de délocalisation dépendront de la façon dont ce problème sera géré au plan national (preuve, s’il en était besoin, que la construction européenne ne dissout pas toutes les prérogatives nationales). Il n’est, bien sûr, plus question de fermer les frontières (ah qu’il est « plaisant », de ce point de vue, d’entendre un Gouvernement libéral interdire la délocalisation des « call centers »…). La solution dans ce domaine (outre le traitement social du licenciement qui, en France, aujourd’hui, mériterait une attention légèrement plus soutenue…) passe par deux types de décisions, toutes deux fondamentalement politiques. D’abord l’encouragement à l’ « upgrading » ( pour apporter un remède, dans la même langue, à la maladie anglo-saxonne de l’ « outsourcing »). C’est à dire le renversement complet du « trend » français actuel de paupérisation de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ensuite, et c’est plus compliqué à mettre en oeuvre, l’organisation d’un « meilleur » flux d’investissement entre la France et les pays qui lui sont le plus proche. Flux d’investissement financier d’abord car, aussi bien à l’Est de l’Europe qu’au Maghreb, nous disposons de véritables alliés industriels : le « nearshore » ne serait-il pas, dans ce domaine une efficace alternative à l’ « offshore » ? Mais aussi flux d’investissement humain car les Indiens et les Chinois d’une part, les Américains de l’autre, ont beaucoup à nous apprendre en matière de partage du savoir, entre ce que l’on appelle, de manière désormais impropre, le Nord et le Sud. Ces pays ont collectivement prouvés qu’accueil chaleureux des étudiants étrangers et mécanismes incitatifs de retour au pays sont aujourd’hui les « deux mamelles » d’une politique de délocalisation efficiente.


John Monk, patron de la Confédération Européenne des Syndicats, reconnaît le caractère à la fois inéluctable et potentiellement créateur de bien être des délocalisations. Pour une fois, écoutons les syndicats, - au moins ceux qui sont de bonne foi – et contribuons à ce que les délocalisations soient ainsi une opération « gagnante – gagnante » (pour ne pas dire « win-win »...).

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