Les hedge-funds ont-ils dépassé la « hedge »[*] ?


Olivier Pastré

Professeur à l’Université

de Paris VIII




 

Les hedge-funds n’ont pas fini de faire parler d’eux. En première ligne sur les dossiers Arcelor, Suez et Euronext, ces fonds, par leur activisme, bousculent la gouvernance de certains de nos « champions nationaux » et remettent ainsi en question le concept même de « patriotisme économique ». Par ailleurs, la quasi-faillite du fonds Amaranth (perte de 60% du capital et licenciement de 60% des effectifs) « interpelle au niveau du vécu » (pour reprendre une expression psychanalytique) ces nouveaux « gendarmes » de la finance mondiale.

Sur ce sujet, comme sur tout autre, il faut raison garder. Ni trop d’honneur, ni trop d’indignité. Le rôle de ces fonds est plutôt positif au niveau macroéconomique et plutôt négatif au niveau microéconomique.

Au niveau macroéconomique, les hedge-funds sont critiquables d’un double point de vue. D’abord, ils ont pour effet d’accroître la volatilité des marchés. Alors qu’ils avaient été créés, à la fin des années 1940, pour permettre une meilleure couverture des risques, ils se sont progressivement transformés, grâce au pouvoir donné par l’effet de levier, en amplificateurs des rythmes boursiers. Par ailleurs, ces fonds souffrent, dans bien de cas, d’une opacité qui justifie certaines mises en garde, voire l’établissement de certains « garde-fous ».

Il n’en reste pas moins vrai que ces fonds, qui, avec leurs 1 300 milliards de dollars, représentent près de la moitié des échanges en bourse, offrent à la Finance ce dont elle a le plus besoin, à savoir la liquidité. Les hedge-funds, en alimentant les marchés en transactions, permettent à ceux-ci de « respirer », ce qui bénéficie à l’ensemble des intervenants. Ce faisant, les hedge-funds assurent une fonction de quasi-service public.

Ce qui est vrai au niveau macroéconomique, ne l’est pas nécessairement au niveau microéconomique. Les hedge-funds sont, par nature, fragiles. Les épargnants leur demandent un rendement supérieur à la moyenne. Ce rendement ne peut être obtenu que par la prise de risques. La faillite de LTCM a failli provoquer une crise systémique en 1998. Il serait urgent de ne pas considérer que le risque a disparu des marchés et des bilans bancaires[†]. Mais ce qui est plus grave c’est que les risques que prennent les hedge-funds sont transférés sur leurs clients sans que ceux-ci en aient toujours clairement la conscience. Cet effet de « dissémination » jouant aussi à plein avec les dérivés de crédit, il convient d’être extrêmement vigilant.

Mais le principal défaut des hedge-funds tient à leur « activisme ». Certains auteurs considèrent que ces fonds, en investissant dans des entreprises mal gérées, assument une fonction « disciplinaire ». C’est probablement vrai dans certains cas. Mais l’objectif de ces fonds étant la rentabilité maximale à court terme, on peut considérer que, dans bien des cas, leur intervention a un effet déstabilisateur. Cela a été clairement démontré dans le cas d’Arcelor. Espérons que cela ne le soit pas dans les cas de Suez et d’Euronext. L’indépendance énergétique de la France et le devenir des Bourses européennes dictés par des actionnaires strictement financiers, cela ne peut, en aucun cas, constituer un optimum.

Que faire face à ces risques ? C’est très simple. D’abord, mieux connaître les hedge-funds en les « incitant » à plus de transparence (en terme de reporting comme en terme d’information de leur clientèle). Ensuite en recomposant le capital de nos « champions nationaux » pour les insensibiliser par rapport à l’activisme « short-termist ». Ah, patriotisme économique, quand tu nous tiens…

 



[*] hedge = limite

[†] O. Pastré, « Les défis de l’industrie bancaire », rapport au Ministre de l’Economie, Documentation Française, 2006.

 


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