Les (premières) leçons
de la faillite de Lehman Brothers


Olivier Pastré

Professeur à l’Université

de Paris VIII

Auteur avec J.-M. Sylvestre

du « Roman Vrai de la Crise Financière » (Perrin)

 

 

La planète Finance a-t-elle définitivement perdu le Nord ? Certains croyaient la crise finie après le sauvetage de Fannie Mae et de Freddy Mac (les deux organismes américains de distribution et de garantie des prêts hypothécaires et qui possèdent ou garantissent ainsi plus de 5.000 milliards de dollars US du marché américain des hypothèques). Il n’en est rien. Treize mois après l’éclatement de la « bulle des subprime », Lehman Brothers, quatrième banque d’affaires américaine, a été mise en faillite, et l’assureur AIG, un des principaux assureurs mondiaux (en troisième position après ING et Allianz, mais ayant été longtemps numéro un du secteur) a été quasi nationalisé par la Federal Reserve Bank américaine. La crise n’est donc pas finie mais il est d’ores et déjà possible d’en tirer sept premiers enseignements.

 

1)      La crise n’est pas finie. Loin de là. Certains auraient mieux fait de se taire ou de garder leur plume en suspension. Les dépréciations bancaires mondiales vont encore s’alourdir dans les mois qui viennent. Et le pire c’est qu’il est impossible de prévoir l’ampleur exacte de ces dépréciations. Qui connaissait, il y a quelques mois, les risques dont étaient porteurs les crédits Alt A (catégorie de crédit située entre les subprimes et les primes…l’emprunteur n’ayant pas à donner d’information sur ses revenus !), les assureurs « monoline »  (garantissant des émissions de titres) ou les ARS (Auction Rate Securities, taux fixé par adjudication à la hollandaise par les souscipteurs) ? A plusieurs centaines de milliards de dollars la pièce (en termes de pertes), notre apprentissage de ces « merveilles » de l’ingénerie financière se révèle une pédagogie bien coûteuse ! Et tout le monde se demande aujourd’hui quelle sera la prochaine innovation financière « toxique » que nous allons découvrir. Que penser des cartes de crédits aux Etats-Unis et du crédit inter-entreprise en Europe ?

 

2)      Cette crise n’est pas une crise des « subprimes » mais bien une crise de la titrisation dans son ensemble. Les « subprimes » ne sont que la « partie émergée de l’iceberg »  des crédits bancaires transformés en produits de marché, produits certes plus liquides mais aussi plus volatils. Cette crise de titrisation est bien plus grave, car cela rajoute au moins un zéro de plus à l’addition virtuelle.

 

3)      Aucune banque n’est épargnée par la crise. Car, si Bear Sterns et Freddie Mac avaient commis de graves imprudences, Northern Rock en Angleterre et Lehman Brothers aux Etats-Unis ont, d’abord et avant tout été soumises à une crise de liquidité. La confiance étant le liquide amniotique de la Finance, la « perte des eaux » peut, en matière bancaire, se révéler fatidique. Aucune banque au monde n’est, à ce jour, à l’abri d’une  telle menace.

 

4)      Evénement du week-end, moins médiatisé que la chute de Lehman Brothers mais peut-être aussi important, si ce n’est plus : l’annonce, par l’américain AIG de cessions massives d’actifs et son sauvetage (momentané ?) par la Fed témoignent des difficultés extrêmes que rencontre l’ex N°1 mondial de l’assurance. La crise n’est donc pas seulement une crise bancaire. Tous les métiers de la Finance sont concernés. L’effet H5NI (contagion internationale) existe aussi en économie.

 

5)      Autre annonce du week-end, dont l’importance a été sous estimée par les médias : la reprise de Merrill Lynch par Bankamerica. Le « mercato » bancaire mondial est donc à nouveau ouvert. La crise a tétanisé de nombreuses banques. Mais elle a aussi démontré que certaines banques étaient plus solides que d’autres. Et que les « soldes » boursières étant ouvertes, la restructuration du paysage bancaire mondial allait s’accélérer. Avec ses désillusions et ses drames, mais aussi avec ses opportunités pour les banques les plus solides et les plus opportunistes. Avis aux amateurs.

 

6)      La méthode Coué a ses limites en économie. Dire « Tout va bien Madame la marquise » ou encore « Circulez, il n’y a rien à voir » n’a jamais durablement modifié les anticipations des agents économiques. La crise est là et, si l’économie réelle paraît, à ce jour, relativement préservée, ceci ne veut pas dire qu’elle pourra le rester très longtemps. Un « credit crunch » est inéluctable, qui pénalisera en premier lieu les PME et les ménages les plus fragiles. Il devient donc urgent de réagir. Sinon la crise va encore contribuer à accroître les inégalités entre agents économiques.

 

7)      Jamais les réformes n’ont été plus nécessaires. Le moins que l’on puisse dire c’est que les propositions dans ce domaine paraissent, à ce jour, aussi rares que dépourvues d’ambition. L’autorégulation est nécessaire mais n’est pas suffisante. Des réformes de grande ampleur doivent donc être entreprises rapidement et à tous les niveaux. Au niveau microéconomique des institutions financières, en matière de rémunération des salariés des banques comme en matière de contrôle de risques. Au niveau mésoéconomique des industries financières, en balayant large : des agences de notation aux banques, en passant par les institutions financières non bancaires, en particulier aux Etats-Unis. Enfin au niveau macroéconomique. Les normes comptables (IAS) et prudentielles (Bâle II), fondamentalement pro-cycliques, doivent être remises à plat, comme doit être réformée la gouvernance mondiale. Ce n’est pas le G7 qui va nous permettre de sortir de la crise puisqu’il laisse à sa porte les pays (émergents) qui sont les seuls capables de continuer à porter la croissance mondiale. Ce n’est pas non plus le FMI, dans sa « feuille de route » actuelle, qui pourra assurer la coordination minimale des politiques économiques dont le Monde a besoin aujourd’hui.

 

Il n’y a aucune raison de céder à la panique. Contrairement à la crise de 1929, (que certains de nos « dépressifs de service » invoquent à longueur de colonnes), l’économie mondiale est, aujourd’hui encore, en croissance forte, grâce aux pays émergents. Et il y a des « pilotes dans l’avion », comme l’ont démontré les banques centrales, depuis un an, par leur réactivité. Pas de raison donc de paniquer. Mais toutes les raisons de réagir vigoureusement. Et vite. Dans quelques mois, il sera trop tard.

 


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