Articles 2009

Publié dans Articles 2009

  • Sortie de crise : la troisième voie
    Banque, Avril 2009, pages 24 à 26
  • La France et la finance islamique
    Moyen Orient, Août 2009, pages 75 à 80
  • G20 : un verre aux deux tiers vide
    Sociétal, 1er Trimestre 2009, pages 69 à 74
  • La crise n’est pas encore derrière nous
    Esprit, Mars 2009, pages 221 à 225

    L’industrie bancaire face à la crise
    IFRI, Ramsès 2010, pages 38 à 42
  • La banque change d’univers
    Revue d’Economie Financière, Septembre 2009, pages 67 à 77
    Reproduit dans Problèmes Economiques nº 2999
  • Refonder la gouvernance financière mondiale
    Catherine Lubochinsky (éd.) : « Les marchés financiers dans la tourmente »,
    PUF, 2009, pages 81 à 87
  • Réforme or not réforme ? That is the question
    P. Artus (éd.) : « Quelles Perspectives pour les Banques ? »,
    PUF, 2009, pages 69 à 75
  • Ode à la gouvernance financière
    « Rapport Moral sur l’Argent dans le Monde »
    Association d’Economie Financière, 2009, pages 71 à 73
  • Les fonds souverains
    Avant propos du Numéro Spécial de la Revue d’Economie Financière, Avril 2009, pages 9 à 12
    Traduit en anglais
  • Un plan de sortie de crise
    Revue Parlementaire, Novembre 2009, pages 34-36
  • Préface du livre : « Les banques coopératives »
    (Editions Revue Banque) par Michel Roux, Septembre 2009

2009 - Reconstruire la gouvernance financière mondiale

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Reconstruire la gouvernance financière mondiale


Olivier Pastré
Professeur à l’Université
de Paris VIII


Soyons lucides. Contrairement à ce que disent certains, la faillite de Lehman Brothers n’y a rien changé : nous sommes, depuis l’été 2007, au cœur d’une crise, qui n’a rien à voir avec la crise de 29[1], mais dont l’ampleur pourrait être de même nature. Il faut donc réagir et redéfinir au plus vite les normes d’une nouvelle gouvernance mondiale.

A ce stade de la crise, les Banques Centrales ont plutôt bien réagi face à la tempête financière. Elles n’ont pas hésité à injecter de la liquidité quand les banques se trouvaient prises à la gorge sur le marché monétaire. Même la BCE, que l’on croyait psychorigide, a, depuis 2007, fourni aux banques tous les « ballons d’oxygène » nécessaires. Les Banques Centrales sont même parvenues, une fois n’est pas coutume, à se coordonner.

Ce sang-froid doit être salué. Mais ce sang froid ne doit pas faire oublier que les Banques Centrales, si elles peuvent recevoir l’absolution aujourd’hui, c’est parce qu’elles ont beaucoup péché hier. En ouvrant presque automatiquement et de manière indifférenciée les vannes du crédit lors des crises précédentes – le célèbre « Greenspan put » –, elles ont joué un rôle que les économistes qualifient de « procyclique » – c'est-à-dire qui amplifie les cycles naturels de la croissance économique – et elles ont fourni le carburant monétaire aux crises suivantes. Il n’est plus question, aujourd’hui, de réitérer les erreurs du passé. Car, compte tenu de l’ampleur de la crise actuelle, nous n’en avons plus les moyens. Les Banques Centrales doivent donc réagir.

Elles doivent d’abord, pour mesurer les risques inflationnistes, cesser de focaliser leur attention sur les seuls prix à la consommation. Les prix des actifs (mobiliers et immobiliers) doivent aussi être surveillés. Ces actifs sont, en effet, à l’origine d’« effets-richesse » (plus mon patrimoine se valorise, plus, dans l’absolu, je suis incité à consommer) dont l’importance vient d’être, une fois de plus, démontrée. Surveiller l’inflation, pour mieux la juguler, certes ; mais il faut la surveiller sous toutes ses facettes. Et, pour certains, la valeur de leur patrimoine compte au moins autant que la valeur de leur revenu. A l’avenir, les Banques Centrales devraient aussi se montrer plus restrictives. On ne peut pas voguer de crise en crise. On ne peut pas, comme l’a fait Greenspan, répondre, presque automatiquement, à toute défaillance du système par une injection massive de liquidité. Une fois le premier mouvement de panique enrayé, il faut reprendre son calme et mesurer les conséquences de ses actes. A quoi conduirait une injection supplémentaire de liquidité aujourd’hui ? A relancer l’investissement ? Sûrement pas. A renforcer les fonds propres des entreprises ? Que nenni. A maîtriser l’inflation ? Encore moins. Cela conduirait, très vraisemblablement à recréer les conditions, sur tel ou tel « nouveau marché », d’une nouvelle envolée des prix. En passant, en plus, aujourd’hui, par la case « inflation ». Messieurs les Gouverneurs, il est temps d’apprendre la vertu de la tempérance et de revisiter, sous cet éclairage, les bons vieux concepts, comme ceux de réserves obligatoires ou de coefficients de capital qui permettent, mieux que tous autres, de doser la capacité des banques à faire n’importe quoi.

Enfin, les Banques Centrales devraient être plus aussi sélectives. Leurs interventions sont trop globales, trop indifférenciées. La machine à créer de la liquidité est, aujourd’hui, à la portée de tout un chacun. Sans discernement. Il y en a pour tout le monde. A l’aveugle. Cela ne peut pas durer. Pour deux raisons au moins. D’abord parce que l’incompétence, l’inconséquence, l’irresponsabilité et, pire, le cynisme doivent être réprimés. On ne peut pas indéfiniment absoudre ceux par qui le mal a été fait. Mais, plus généralement, parce que, malgré mon scepticisme vis-à-vis de la régulation économique actuelle, je crois, fondamentalement, à l’efficacité potentielle de la politique monétaire. Il existait, au cours des Trente Glorieuses, des instruments permettant de graduer l’impact de la politique monétaire sur tel ou tel secteur d’activité. L’économie de marché a, désormais, démontré sa supériorité sur toute autre forme d’organisation économique connue à ce jour. Ne serait-il pas temps d’introduire un peu de subtilité et de sélectivité dans ce mode de régulation ?

Tels pourraient être les « points cardinaux » à venir de la boussole des Banques Centrales. Mais sachons reconnaître que celles-ci ne sont pas toutes égales face au jugement de Dieu et des hommes. Reste ainsi le cas particulier de la Banque Centrale Européenne. Les quatre règles que nous venons d’énoncer s’appliquent, bien sûr, aussi à elle. Mais elle souffre d’un handicap de départ, dont il faut tenir compte. Comme les cabinets d’audit et les banques d’affaires en plein cœur du scandale Enron, elle est soumise à un grave dilemme, pudiquement désigné sous le vocable de « conflits d’intérêt ». Elle doit, en effet, injecter des liquidités, pour ne pas désespérer le Billancourt bancaire, d’une part, et enrayer l’irrépressible montée de l’euro et lutter contre l’inflation, sa mission première, d’autre part. Cela revient à injecter le venin et à soigner le malade en même temps.

Face à ce conflit d’objectifs, la seule solution passe par la modification des statuts de la BCE afin d’intégrer au cœur de la politique de celle-ci la croissance européenne. Ceci prendra du temps et nécessitera de vaincre de nombreuses réticences. Mais l’Europe, si elle veut éviter la récession, a le choix entre cette solution et … cette solution. Cela réduit considérablement le spectre des hésitations.

Mais réformer les modalités d’intervention des Banque Centrales ne suffit pas. Car la politique monétaire ne peut pas tout. Pour lutter contre une crise de liquidité, les Banques Centrales disposent de moyens, pour peu qu’elles veuillent s’en servir. Mais pour lutter contre une véritable crise de solvabilité, c’est une autre affaire. La question d’une relance budgétaire à l’échelle mondiale se retrouve, dès lors, posée. Depuis quelques mois, les Plans Marshall sont, à nouveau, à la mode en France (même pour les banlieues…). A l’échelle planétaire, cela paraît plus contestable. D’abord parce qu’il faut financer un tel plan. Et, ensuite, parce que ce qui semble possible pour les pays émergents, compte tenu de leurs réserves de change et de leur retard en matière d’infrastructures, risque de conduire dans les pays développés à plus de déficit public et plus de déficit commercial. Il faut donc y réfléchir à deux fois avant de s’engouffrer dans cette voie. La question n’en reste pas moins posée ce qui constitue, à ce stade, une incontestable nouveauté.

Mais en attendant de statuer sur ce point, il reste, à très court terme, de multiples réformes à accomplir qui ne souffrent aucune hésitation et aucun délai. C’est l’ensemble de la planète financière qu’il faut ainsi réformer. Rien de moins. Il est dans ce domaine, quatre priorités absolues. La première consiste en la réouverture de certains chantiers de réformes clos trop rapidement. Cela concerne, en premier lieu, en la réfaction progressive de certains marchés financiers de « gré à gré » (qui mettent face à face un seul vendeur et un seul acheteur), comme par exemple, les marchés d’options ou de « futures » - sur lesquels opérait Jérôme Kerviel et, avant lui, Nick Leeson -, au profit des marchés « organisés », comme, par exemple, NYSE-Euronext en matière boursière. Les marchés centralisés offrent, en effet, la garantie d’une meilleure centralisation de l’information et donc d’une plus grande transparence. Dans le même ordre d’idées, la normalisation des produits de titrisation faciliterait grandement le contrôle de ceux-ci. Enfin, toujours dans le même registre, l’introduction de « grains de sable » dans la mécanique parfois trop bien huilée de la mondialisation financière, en permettant d’amortir les à-coups trop brutaux, irait, elle aussi, dans le sens d’une plus grande efficacité, et mérite donc réflexion. Il n’est pas question de revenir sur la Taxe Tobin, qui, mal défendue, s’est discréditée d’elle-même. Mais l’objectif de réduction des « emballées » financières reste, lui, parfaitement d’actualité. Et, dans ce domaine, la généralisation de ratios de capital liés au risque pris par l’ensemble des agents financiers (et pas seulement les banques) semble une piste qu’il est indispensable d’explorer.

Deuxième piste de réforme,la mise en place rapide d’une supervision bancaire européenne. Cette réforme, pourtant simple sur le principe, s’est toujours heurtée à des « querelles de clocher » entre régulateurs nationaux au sein de l’Europe des 15 et, a fortiori, des 27. Face à l’ampleur de la crise actuelle, il est temps de mettre un terme à ces « guéguerres » d’un autre âge. Si l’on ne veut pas que les errements de certaines banques puissent passer au travers des mailles des filets des régulateurs européens, il faut se doter d’une instance supranationale, quitte à le faire progressivement et en laissant aux instances nationales un droit de première alerte limité dans le temps. Cette réforme peut paraître technique, voire technocratique. Elle n’en est pas moins essentielle si l’on veut que les « vaches – bancaires européennes – soient bien gardées ». Et, pour qu’elles soient bien gardées, peut-être faut-il aussi les inciter à garder un peu de risque dans leurs bilans ? Qui sait.

Plus généralement, il faut que les autorités de régulation de l’activité bancaire renoncent à lâcher la proie pour l’ombre. Au lieu de se focaliser sur les seuls fonds propres des banques (qui ne sont qu’un résultat), elles doivent donner une priorité absolue aux causes des faillites bancaires, c'est-à-dire aux risques. Afin d’éviter ainsi que les opérateurs les plus réglementés soient, par mystique de formalisme, …les moins régulés. Et ceci en renforçant la coopération internationale entre superviseurs afin d’éviter qu’aux « paradis fiscaux » s’ajoutent des « paradis prudentiels ».

A l’étage au-dessus, troisième piste de réforme, il faut savoir reconnaître que le G7 ne sert plus à rien aujourd’hui. D’abord parce qu’il n’intègre pas les pays émergents, qui doivent impérativement participer de manière active à la nouvelle régulation financière mondiale, dont ils constituent un maillon clé. Et, ensuite, parce qu’il n’est plus – cela étant, en partie, lié à ceci – capable que de délivrer de l’« eau tiède » en matière de régulation, comme en témoigne avec éclat la dernière réunion à Washington, le 9 Octobre 2008.

Toujours au même étage, une réforme du FMI s’impose d’elle-même. La gouvernance et les missions de ce « gendarme financier de la planète » doivent être révisées de fond en comble. En matière de gouvernance, est-il encore acceptable que les BRIC, qui représentent aujourd’hui 14% du PIB mondial et 42% de la population de la planète, soient marginalisés sur un strapontin dans les instances de décision de cet organisme ? Je ne le pense pas. Quant aux missions, il est clair que l’aide aux pays endettés, mission initiale du FMI, ne concerne aujourd’hui que… la France et les Etats-Unis ! A cette mission doit donc se substituer celle de la coordination des politiques monétaires (voire budgétaires). Compte tenu des disparités de points de vue entre pays sur ce thème, la tâche incontournable qui attend Dominique Strauss Kahn, nouveau patron du FMI, n’est pas des plus faciles.

Enfin, encore à l’étage au-dessus, quatrième piste de réforme, les normes comptables et prudentielles doivent être revisitées à la lumière de la crise actuelle. Les normes IFRS et Bâle II jouent, toutes deux, avec la notation, un rôle procyclique d’accentuation (et non de lissage comme elles le devraient) des à-coups économiques. « (Ces normes) portent en germe l’instabilité des bilans, voire des dangers systémiques » déclarait récemment Claude Bébéar, ancien patron d’Axa et fervent défenseur de l’économie de marché. Dans le cas des normes comptables (IFRS), qui s’appliquent aux 7 000 entreprises européennes cotées, on en arrive à une situation où les dirigeants d’entreprise parlent de résultats « virtuels » et où, dans certains cas, la dégradation de la note financière d’une entreprise se traduit mécaniquement, pour elle, par un profit. Quant aux normes prudentielles (Bâle II), celles-ci offrent une prime aux crédits « subprime » et pénalisent le capital risque. On marche sur la tête. Il n’est, bien évidemment, pas question de remettre en cause le principe même de ces normes qui sont, globalement, saines. Mais simplement d’accepter les leçons que nous donne la réalité économique. En économie de marché, le pragmatisme n’a jamais nuit. Encore faut-il le reconnaître.

Nous avons aujourd’hui, une occasion historique de réformer la gouvernance mondiale et de remettre « sur les rails » l’économie de marché. Il est de notre responsabilité de ne pas manquer cette occasion. « Yes we can »…



[1] O. Pastré et J. M Sylvestre : « Le roman vrai de la crise financière », Perrin, 2008.

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